Acheter Français, une idée qui fait son chemin…

Sur la table de la cuisine en Formica, la liste de courses dessine les contours d’un "monde d’après" possible. Pour l’alimentaire, Hélène, retraitée de 72 ans dans la presqu’île de Rhuys (Morbihan), ira cette semaine encore au marché, chez des producteurs locaux, plutôt qu’au supermarché. "J’évite les endroits clos pour des raisons sanitaires, témoigne-t-elle. Mais j’ai aussi pris conscience pendant cette pandémie que je devais davantage considérer la provenance des produits plutôt que de prendre le moins cher."

Pour les courses de Noël, ses trois enfants lui ont demandé de privilégier des marques hexagonales et d’éviter une célèbre plateforme commerciale américaine. Elle essaiera, et elle n’est pas la seule: selon un sondage OpinionWay réalisé lors du confinement, 69% des Français - et 78% des seniors - seraient prêts à acheter, même plus cher, un produit fabriqué en France plutôt qu’importé. "Je vais tâcher d’être vigilante, ajoute Hélène. Mais je ne suis pas sûre que ce soit facile sur la durée."

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• Un jean finalement plus économique
Acheter français, oui, mais à quel prix? À Paris, à L’Appartement français, une boutique spécialisée dans les marques tricolores de textile, Émilie Auvray a l’habitude de ce genre de question. "Nous avons, par exemple, des jeans inusables de la marque 1083, en coton bio et fabriqués à Romans-sur-Isère (Drôme), explique sa fondatrice. Les prix commencent à 99€. Ils ne sont pas forcément plus chers que certaines marques américaines fabriquées en Asie, voire plus économiques à la longue!" Cette commerçante - et cliente des marques qu’elle propose - fait un autre calcul. "Quand on paye un teeshirt à bas prix, on ne prend pas en compte ses coûts cachés sur l’environnement et, finalement, notre santé", constate-t-elle.

Une analyse partagée par Fabienne Delahaye, fondatrice du Salon du made in France, MIF expo, créé en 2008: "J’aime bien parler du prix réel du ‘made in ailleurs’. Les clients imaginent souvent faire des économies qui n’en sont pas. Quand on mesure le coût de la désindustrialisation et des prestations chômage et sociales qui en découlent, voire le coût sanitaire quand certains produits ne répondent pas aux mêmes normes contraignantes que les produits français, ce sont clairement de fausses économies…"

• Un objet solide qui aura plusieurs vies
À écouter certains "consom’acteurs" éclairés, acheter français passerait par un changement de priorités. "Quand j’étais petit, nous avions moins de choix, sourit Jean-Claude, 68ans, retraité à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire). Nous consommions français et certains achats, comme les vêtements, duraient longtemps et tournaient dans la famille, par exemple. Je constate avec plaisir qu’après avoir versé dans la surconsommation, mes enfants reviennent à davantage de sobriété."

David Soulard, directeur général chez Gautier, un fleuron français de l’ameublement, a remarqué cet élan. "Depuis le déconfinement, nous avons noté qu’un client sur trois disait venir chez nous à cause de notre label 'made in France' et ce, sans distinction générationnelle. J’ai vu des seniors, qui connaissent cette marque familiale fondée il y a soixante ans par mon père et mon oncle, mais aussi des plus jeunes qui voulaient se meubler, en accord avec leurs valeurs."

Pourtant, les tarifs de cette enseigne sont plus élevés que ceux d’une autre, suédoise. "Oui, c’est un petit peu plus cher mais c’est durable. Quand je vois que quinze ans plus tard, nos meubles se donnent ou se revendent d’occasion et toujours en bon état, je suis fier. À mon échelle, j’ai l’impression de travailler pour une économie circulaire et durable."

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Ces interrogations, pour autant, ne datent pas de la pandémie actuelle. "Nous menons des enquêtes sur les comportements des consommateurs et leurs intentions d’achat depuis le début des années 1980 et la question du fabriqué en France n’est pas nouvelle, remarque Franck Lehuédé, directeur d’études et de recherche au  Crédoc, le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie.

En juillet 2020, 83% des Français se disaient motivés pour acheter français. Au début des années 1990, le chiffre était déjà aux alentours de 70%.» À cette époque, en 1993, une campagne de publicité scandait déjà "Nos emplettes sont nos emplois".

Cependant, ce chercheur identifie un véritable tournant après la crise financière de 2008. "Il y a eu un relâchement quand l’économie allait bien et qu’elle était mondiale. Après la crise, beaucoup de consommateurs ont commencé à réfléchir à comment protéger certaines activités et produits sur le sol national."

Si l’idée d’acheter moins - mais mieux - fait son chemin, elle a toutefois ses limites. "Pour que cela se traduise en comportements, encore faut-il qu’il y ait une offre et qu’elle soit à un prix acceptable. Or, en France, elle n’existe pas dans tous les domaines, rappelle-t-il. Et une marque française n’est pas forcément fabriquée en France."

• Un pari impossible pour l’électroménager?
Sur les stands du dernier salon MIF expo, Fabienne Delahaye confirme ce constat. "Au niveau de l’électroménager, c’est compliqué et tellement dommage quand on songe que le réfrigérateur est une invention française! C’est la même chose pour l’électronique. Pour ces biens, nous ne pourrons acheter à nouveau 100% français (main-d’œuvre, pièces…) qu’au prix d’une ambitieuse politique publique." Mais impossible n’est pas français et certains acteurs n’attendent pas d’hypothétiques relocalisations…

Parmi eux, Kareen Maya Levy, cofondatrice de Kippit, une jeune gamme de produits électroménagers fabriqués en France, a créé son entreprise après la panne de lave-linge de trop. "J’ai fait une étude de marché et découvert qu’il y avait une frange de consommateurs en quête de produits peut-être un peu plus chers, mais fabriqués ici, avec des pièces détachées accessibles, et donc plus durables et économiques à la longue."

Récompensée par le prix de l’Innovation au salon MIF expo, l’an dernier, la marque s’est fait connaître avec une bouilloire multifonction. "C’est un début, mais aussi un combat qui n’a pas de prix…"

• Une appli pour dénicher des produits tricolores
Après avoir travaillé douze ans dans la banque, Céline Teisseire cherchait une reconversion citoyenne. Elle a trouvé et fondé Pushoose, une application pour smartphones (sur Apple Store et Google Play) qui met en relation consommateurs et petits artisans français. "Un an après notre lancement, nous avons déjà près de 300 vendeurs et 3000 clients enregistrés", se félicite-t-elle.

Si des applications comme Yuka permettent de savoir ce que l’on mange, son idée, complémentaire, permet d’identifier des produits fabriqués en France. "L’idée est à la fois de réduire son empreinte écologique et de privilégier des produits plus locaux." L’application Pushoose commence à couvrir alimentation, mode, bijouterie et décoration. Un début prometteur…
CÉLINE CHAUDEAU

C’est un rêve cher à beaucoup d’entre nous. Pendant le confinement, certains ont imaginé un « monde d’après » où ils achèteraient moins de produits importés. Une démarche qui pourrait se révéler vertueuse pour notre pouvoir d’achat … et pour l’environnement.

Un pari impossible pour électroménager ?

Sur les stands du dernier salon MIFexpo, Fabienne Delahaye confirme ce constat. « Au niveau de l’électroménager, c’est compliqué et tellement dommage quand on songe que le réfrigérateur est une invention française ! C’est la même chose pour l’électronique. Pour ces biens, nous ne pourrons acheter à nouveau 100% français (main-d ’œuvre, pièces…) qu’au prix d’une ambitieuse politique publique. » Mais impossible n’est
pas français et certains acteurs n’attendent pas d’hypothétiques relocalisations…


Parmi eux, Kareen Maya Levy, cofondatrice de Kippit, une jeune gamme de produits électroménagers fabriqués en France, a créé son entreprise après la panne de lave-linge de trop. “J’ai fait une étude de marché et découvert qu’il y avait une frange de consommateurs en quête de produits peut-être un peu plus chers, mais fabriqués ici, avec des pièces détachées accessibles, et donc plus durables et économiques à la longue.”

Récompensée par le prix de l’Innovation au salon MIF expo, l’an dernier, la marque s’est fait connaître avec une bouilloire multifonction. “C’est un début, mais aussi un combat qui n’a pas de prix…”

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