Made in France

Des produits durables pour redynamiser l’industrie française

Gabriel Colletis

« Le potentiel de reconquête industrielle est énorme, à condition de proposer des produits correspondant aux attentes des utilisateurs et obéissant à des critères de durabilité et réparabilité »

Economiste, Gabriel Colletis est Professeur de sciences économiques à Toulouse 1 Capitole, chercheur au Laboratoire d’étude et de recherche sur l’économie, les politiques et les systèmes sociaux (LEREPS). Ancien conseiller scientifique au Commissariat général au plan, il a écrit et contribué à de nombreux ouvrages sur l’industrie et la place de l’homme dans le système productif, dont L’urgence industrielle aux éditions Le Bord de l’Eau. Il est à l’origine de l’association « Manifeste pour l’industrie», lancée en 2013, pour mobiliser les publics en faveur du tissu industriel français. Selon Gabriel Colletis, une des dimensions essentielles de ce développement est la prise en compte pleine et entière par l’industrie des impératifs de la transition écologique.

Gabriel Colletis, pourquoi est-il nécessaire d’avoir un tissu industriel en France ?

Pour se développer, les pays s’adossent sur des bases industrielles solides. La première observation que l’on peut partager est d’ordre sémantique : pays développés et pays industrialisés sont des synonymes. Ainsi, les pays dits en développement s’appuient d’abord sur une assise industrielle. Si l’on pense à la Chine, elle n’est assurément pas une puissance agricole, ni une société basée sur les services.

D’autres observations sont plus évidentes, comme l’effet multiplicateur de l’industrie sur l’emploi, un emploi dans l’industrie générant selon les projections entre un et trois emplois supplémentaires. L’inverse est tout aussi vrai : la disparition d’un emploi dans l’industrie entraine une cohorte de suppression de postes, soit directement liés à l’industrie, soit des emplois de services, par ricochet.

Dans le cas de la France, le phénomène de désindustrialisation produit des effets macro-économiques. L’évolution de la balance commerciale -différence entre les exportations et les importations- est négative, le déficit étant concentré sur les produits industriels. Chaque année, on perd trois points de produit intérieur brut (PIB). Si nos échanges industriels étaient simplement à l’équilibre, on gagnerait trois points de PIB, ce qui aurait des effets positifs sur l’ensemble de l’économie nationale.

Enfin, il faut considérer la dimension territoriale de l’industrie. Les défaillances industrielles provoquent le déclin de territoires entiers et les placent dans des situations précaires, justement du fait qu’ils ont été précédemment des places industrielles importantes. Sur certains territoires d’Occitanie, on constate le recul de l’emploi public, tandis que l’emploi résidentiel stagne. Comme il n’y a pas de quatrième sphère, il va bien falloir créer des emplois dans la sphère productive !

N’a-t-on pourtant pas imaginé qu’une société développée est davantage basée sur les services ?

Penser que le développement passe par l’évolution du secteur primaire, l’agriculture, vers le secteur secondaire, l’industrie, puis vers le tertiaire, les services, est une illusion. En Europe, on constate aujourd’hui que les pays les plus développés sont les pays industriels. De plus, la frontière entre l’industrie et le service est poreuse. On peut citer l’exemple de l’aéronautique : les activités industrielles d’assemblage d’Airbus s’appuient sur des bureaux d’études qui, eux, relèvent du secteur tertiaire.

J’ajouterais que l’argument qui consisterait à délocaliser les activités de fabrication en ne gardant que la conception est dangereux. Les pays qui accueillent la production peuvent parfaitement développer également le design, ils n’ont aucune raison de se limiter à la seule activité de production. Si je reprends l’exemple de la Chine, elle est devenue non seulement une place industrielle forte, mais aussi une grande puissance technologique et scientifique.

Les entreprises qui se sont hasardées à délocaliser ont échoué. L’archétype de cet échec, c’est l’entreprise Alcaltel, qui a imaginé passé de 130.000 à 2.000 salariés en vendant ou délocalisant toutes ses unités de production, et qui aujourd’hui n’existe quasiment plus. Il y a bien un continuum entre les activités de savoir -la conception-, de savoir-faire – production de prototypes, petites séries, usinage en petite quantité de pièces- et du faire -la fabrication-. Ce ne sont pas  des activités séparées. En remettant en cause la production, on perd la capacité à faire des petites séries et, in fine, on perd aussi la conception, donc le savoir.

Pour toutes ces raisons, le maintien ou le redéveloppement d’activités de production sont des priorités absolues. 

Selon la Direction générale des entreprises, une tendance à la relocalisation en France émergerait. Partagez-vous cette analyse ?

On ne dispose de bases statistiques ni pour évaluer la délocalisation, ni la relocalisation ; les dernières études quantitatives datent du début des années 90. Sur la question, je ne suis pas sceptique, mais je suis prudent. Les dernières annonces dans le secteur automobile, par exemple, ne préfigurent pas de relocalisation. PSA et Renault ont en effet annoncé qu’ils achèveraient en 2020 le process de délocalisation du « segment B », la catégorie des voitures citadines. Cela signifie la fermeture des dernières unités de production, soit environ 200.000 véhicules par an qui ne seront plus assemblés en France.

Si on observe certaines relocalisations, il faut se poser la question du motif : est-ce une question de coût ? Je ne le crois pas. La France ne bénéficie pas d’avantages de coût. Les relocalisations doivent se faire sur une autre logique : celle de les penser autrement.

Je prendrais volontiers l’exemple du lave-linge que kippit va produire. C’est un projet non seulement souhaitable, mais aussi possible. Il ne s’agit évidemment pas de produire une machine telle que celles actuellement fabriquées en Chine, elle ne serait pas compétitive. Il s’agit de penser un autre type de machine, nécessairement durable, à l’inverse du low-cost d’importation, qui, lui, ne l’est pas. Si l’on veut relocaliser l’industrie du textile, de la chaussure ou de l’électroménager, il est nécessaire repenser la durée de vie des équipements, leur réparabilité, leur conception… tout un ensemble d’éléments qui montrent que l’on est dans une bataille centrée sur les questions de durabilité, et non sur les coûts.

En 2019, l’Insee a révélé que les deux tiers des biens de consommation durables sont importés : le potentiel de reconquête est énorme, à condition de proposer d’autres produits correspondant à leurs attentes. La durabilité et la réparabilité font partie des critères sensibles.

Pourquoi soutenez-vous une entreprise comme kippit ?

kippit représente exactement la voie du salut pour l’industrie française. Les choix entrepreneuriaux, même s’ils sont modestes, vont dans le sens que j’indique : une bouilloire produite en France -alors que ce type de petit électroménager avait cessé de l’être-, avec un ancrage territorial de l’activité et en plus, un produit durable. On va la conserver, elle a des qualités esthétiques : c’est la synthèse de ce qu’il faut faire !

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